Auteur : FELICIEN CIZUNGU
Date de publication : 8 mars 2025 (Journée Internationale des Droits des Femmes)
Temps de lecture : 7 minutes
Catégorie : Genre & Inclusion, Gouvernance, Analyses
Chaque année, le 8 mars, les discours se multiplient sur l’autonomisation des femmes. Chaque année, les rapports des bailleurs mentionnent consciencieusement le pourcentage de femmes participantes aux activités. Et chaque année, en parcourant les villages du Kasaï, du Nord-Kivu ou du Kongo Central, nous constatons le même écart vertigineux entre les “chiffres” et la réalité vécue par les femmes congolaises.
Chez REDD, nous avons évalué ou mis en œuvre plus d’une vingtaine de projets intégrant un volet “genre” au cours des cinq dernières années. Notre observation est sans appel : nous avons collectivement confondu “participation” et “transformation”. Pire, nous avons parfois utilisé les femmes comme de simples instruments pour atteindre les objectifs chiffrés des projets, sans jamais interroger les structures profondes qui les maintiennent dans la précarité.
Cet article propose une analyse sans concession de ces dérives et esquisse des pistes pour une approche véritablement transformative, ancrée dans les réalités congolaises.
1. Le piège du “chiffre” : la tyranie des pourcentages
Commençons par une confession professionnelle. Combien de fois avons-nous rédigé des rapports de satisfaction où nous nous félicitions que “40 % des participants aux formations étaient des femmes” ? Combien de fois avons-nous considéré notre travail comme bien fait en cochant cette case ?
Le problème : Ces chiffres ne disent rien de la qualité de la participation. Ils ne disent pas si ces femmes ont pu s’exprimer dans un atelier dominé par les hommes. Ils ne disent pas si elles ont dû demander l’autorisation à leur mari pour être présentes. Ils ne disent pas si, en étant absentes de leurs champs pour assister à notre “formation en leadership”, elles ont compromis la récolte familiale.
Un exemple vécu :
Lors d’une évaluation d’un projet agricole dans le territoire de Fizi (Sud-Kivu), nous avons rencontré un groupe de femmes qui avaient été formées à des techniques agricoles “améliorées”. Officiellement, le projet avait formé 250 femmes, un beau succès. Sur le terrain, nous avons découvert que 80 % d’entre elles n’avaient pas pu appliquer les techniques apprises. Pourquoi ? Parce que l’accès à la terre, dans cette communauté, est contrôlé par les hommes. Et les hommes refusaient de leur céder les parcelles nécessaires pour expérimenter les nouvelles méthodes. Le projet avait formé des femmes… à des techniques qu’elles ne pouvaient pas utiliser. La case “participation” était cochée. L’impact, lui, était nul.
2. La “charge de travail invisible” : le fardeau que nos projets aggravent
C’est l’un des angles morts les plus graves de l’ingénierie sociale en développement. En voulant “autonomiser” les femmes, nous les surmener.
Le constat terrain :
Une femme rurale en RDC se lève entre 4h et 5h du matin. Elle va chercher l’eau, prépare le repas, travaille aux champs, s’occupe des enfants, entretien le foyer. Sa journée de travail dépasse souvent 14 heures.
Que faisons-nous, professionnels du développement ? Nous lui proposons de participer à un “groupe d’épargne” à 10h du matin. Nous l’invitons à une “formation en leadership” qui dure trois jours. Nous lui demandons d’être “relais communautaire” pour sensibiliser ses voisines à la vaccination, sans la rémunérer.
Notre analyse :
Sans une réflexion approfondie sur la répartition du temps et des tâches, nos projets deviennent une charge supplémentaire. Nous ajoutons des responsabilités sans jamais alléger le fardeau existant. L’autonomisation devient alors un luxe que seules les femmes déjà relativement privilégiées peuvent se permettre. Les plus vulnérables, celles que nous cherchons à atteindre, sont exclues par notre propre calendrier.
3. Le masculin, le grand absent du débat
Depuis des années, les projets “genre” se concentrent exclusivement sur les femmes. C’est nécessaire, évidemment. Mais c’est insuffisant, stratégiquement stupide, et parfois contre-productif.
Ce que nous avons appris :
Dans un projet de santé maternelle à Kwilu, nous avons constaté que les femmes ne venaient pas aux consultations prénatales, malgré nos campagnes de sensibilisation intensives. En creusant, nous avons découvert que les maris l’interdisaient, car ils croyaient que “l’hôpital rend les femmes stériles” ou que “les infirmiers volent le sang des femmes enceintes”.
Nous avons changé d’approche. Nous avons organisé des “causeries” spécifiquement pour les hommes, animées par des hommes, sur la santé maternelle, la planification familiale et le rôle du père. En six mois, la fréquentation des consultations prénatales a augmenté de 60 %.
La leçon :
Tant que nous n’impliquerons pas les hommes comme partenaires du changement, comme pères, maris, chefs de communauté, nos efforts resteront lettre morte. Le genre, ce n’est pas “l’affaire des femmes”. C’est l’affaire de tous. Transformer les rapports sociaux, c’est aussi et surtout transformer les hommes qui détiennent encore une part écrasante du pouvoir économique et décisionnel.
4. Vers une approche “genrée” réellement transformative : nos recommandations
Face à ces constats, REDD a profondément repensé sa méthodologie d’intervention sur les questions de genre. Voici les principes qui guident désormais notre action :
1. Systématiser l’analyse genre en amont, pas en aval
Avant tout projet, nous menons désormais une “analyse genre” approfondie qui va bien au-delà d’une simple collecte de données désagrégées. Nous analysons :
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Qui possède quoi ? (accès aux ressources)
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Qui fait quoi ? (division du travail)
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Qui décide quoi ? (pouvoir décisionnel au sein du ménage et de la communauté)
Ces questions permettent de concevoir des actions qui s’attaquent aux causes profondes des inégalités, pas seulement à leurs symptômes.
2. Adopter une approche “double journée”
Nous avons intégré dans tous nos projets une réflexion sur la gestion du temps des femmes. Cela signifie :
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Organiser les activités aux heures où les femmes sont réellement disponibles (souvent en fin d’après-midi, pas en pleine matinée).
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Proposer des solutions concrètes pour alléger leur charge (ex: moulins communautaires, points d’eau rapprochés, garderies pendant les formations).
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Ne jamais considérer le “travail bénévole” des femmes comme une ressource infinie et gratuite.
3. Impliquer les hommes, systématiquement et stratégiquement
Dans tous nos projets, un volet spécifique est désormais dédié aux hommes. Il peut s’agir de :
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Dialogues communautaires sur les masculinités positives.
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Formation de “champions masculins” qui deviennent des modèles dans leur communauté.
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Activités économiques conjointes (hommes-femmes) pour favoriser la coopération plutôt que la compétition.
4. Mesurer la transformation, pas seulement la participation
Nous avons repensé nos indicateurs. Au lieu de mesurer uniquement le “nombre de femmes formées”, nous mesurons désormais :
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Le % de femmes déclarant avoir un pouvoir de décision sur l’utilisation des revenus du ménage.
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Le % d’hommes participant aux tâches domestiques ou aux soins des enfants.
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L’évolution des perceptions communautaires sur les rôles “masculins” et “féminins”.
En conclusion : un chantier immense, mais non désespéré
Les défis sont colossaux. La RDC reste un pays où les violences basées sur le genre sont endémiques, où le code de la famille consacre encore l’infériorité juridique de la femme dans certaines dispositions, où les croyances patriarcales restent profondément ancrées.
Mais nous voyons aussi des signes d’espoir. Des groupes d’hommes qui commencent à remettre en question leur propre rôle. Des jeunes filles qui refusent les mariages précoces. Des autorités coutumières qui acceptent de réformer certaines pratiques.
Notre responsabilité, en tant qu’experts en développement, est d’accompagner ces transformations avec humilité, rigueur et une écoute sincère. Cela signifie accepter de remettre en question nos propres certitudes, nos propres indicateurs, nos propres formations standardisées.
Le développement durable ne le sera jamais s’il n’est pas profondément, radicalement, transformateur pour les femmes. Et cela ne se mesurera jamais en simples pourcentages.
“Nous n’avons pas besoin de projets qui nous parlent. Nous avons besoin de projets qui nous écoutent.”
— Propos d’une femme rencontrée lors d’une évaluation à Idiofa, 2024.
