Révolution numérique ou illusion ? Ce que 5 ans de collecte de données mobiles nous ont appris sur le terrain congolais

Auteur : Mr. Charmant KACIKO
Date de publication : 15 octobre 2024
Temps de lecture : 6 minutes
Catégorie : Innovations & Technologies, Suivi-Évaluation

 

Depuis une décennie, le secteur du développement international a embrassé avec ferveur la promesse de la révolution numérique. Les tablettes ont remplacé les questionnaires papier, les serveurs cloud stockent des téraoctets de données, et les tableaux de bord interactifs promettent une visibilité en temps réel sur les projets les plus complexes.

Chez REDD, nous avons été parmi les premiers à expérimenter ces outils en République Démocratique du Congo dès 2018. Après avoir déployé plus de 15 systèmes digitaux de collecte de données pour des projets allant de la santé publique à l’agriculture, dans des contextes allant du centre-ville de Kinshasa aux villages les plus reculés du Maniema, nous souhaitons partager aujourd’hui un regard lucide, parfois inconfortable, sur cette transition.

Spoiler : La technologie ne résout pas tout. Pire, mal utilisée, elle peut aggraver les problèmes qu’elle prétend résoudre.


1. Le mirage du “temps réel” dans un pays hors-ligne

L’argument de vente principal des solutions digitales est la promesse de données “en temps réel”. C’est un argument séduisant pour un bailleur basé à Bruxelles ou à Washington.

La réalité du terrain : Dans plus de 60 % des zones où nous intervenons, la connexion internet est inexistante ou capricieuse. Envoyer des équipes avec des tablettes en leur promettant une synchronisation automatique quotidienne est une absurdité.

Ce que nous avons appris :
Chez REDD, nous avons abandonné le mythe du “temps réel” pour adopter une approche de “synchronisation intelligente” . Nous installons systématiquement des points de collecte Wi-Fi locaux dans les bureaux de zone. Les agents collectent les données hors ligne pendant une semaine, puis se rendent au point de synchronisation. Nous avons également formé des “superviseurs data” dont le rôle n’est pas de contrôler, mais d’assurer la fluidité de la remontée d’information. Le “temps réel” n’existe pas au Kasaï ; ce qui existe, c’est la fiabilité différée, et c’est déjà une victoire immense.

2. La fracture numérique ne se résume pas à un bouton “ON/OFF”

On pense souvent que le problème est binaire : ou la personne sait utiliser une tablette, ou elle ne sait pas. La réalité est plus nuancée.

Notre constat : Nous avons formé des centaines d’enquêteurs. Beaucoup apprennent à utiliser l’outil en une journée. Mais le véritable défi est ailleurs :

  • La fatigue du clic : Un agent qui passe 8 heures par jour sur une petite tablette fait plus d’erreurs de saisie en fin de journée qu’avec un questionnaire papier.

  • La perte du “non-dit” : Un enquêteur qui lit scrupuleusement les questions sur un écran a tendance à ne pas écouter les silences, les hésitations, les histoires qui se cachent derrière les chiffres.

Notre approche : Nous avons réintroduit une phase “papier” en amont du digital. Nos équipes passent désormais une demi-journée à administrer le questionnaire sur papier et à discuter avec les répondants avant de sortir la tablette. La technologie vient après l’humain, elle ne le remplace pas.

3. La dictature des indicateurs

C’est le danger le plus insidieux. Le digital permet de tout mesurer. On finit donc par tout mesurer. Les bases de données deviennent des monstres ingérables, et les équipes terrain passent plus de temps à remplir des champs qu’à agir.

Un exemple concret :
Sur un projet agricole, nous avions conçu un formulaire de suivi des parcelles avec 45 variables. Nous étions fiers. Les équipes, elles, étaient épuisées. Résultat : des données bâclées, des champs laissés vides, une démoralisation générale.

La leçon : Nous avons tout repensé. Nous sommes passés de 45 variables à 12 variables critiques. Nous avons demandé aux équipes : “Qu’est-ce qui vous est vraiment utile pour votre travail demain ?” La qualité des données a immédiatement grimpé, et les agents ont retrouvé du sens.

4. La souveraineté des données : une question politique

Trop souvent, les données collectées en Afrique atterrissent sur des serveurs situés en Europe ou aux États-Unis. Le projet se termine, le partenaire part, et la data part avec lui. Les communautés locales, le ministère de tutelle, n’ont plus accès à l’information les concernant.

Notre engagement :
Chez REDD, nous avons fait le choix stratégique de privilégier des solutions “on premise” (serveurs locaux) ou des cloud souverains chaque fois que possible. Pour le projet PASA au Kasaï Oriental, nous avons installé le serveur à Mbuji-Mayi. La data appartient au ministère provincial. C’est une question de respect et de pérennité.


En conclusion : quelle voie pour l’avenir ?

La digitalisation du S&E en Afrique n’est pas une option, c’est une nécessité. Mais elle ne doit pas être un “copier-coller” de solutions venues d’ailleurs.

Chez REDD, nous croyons en une approche que nous appelons le “Tech-wari” (un mot swahili qui évoque la prudence, la réflexion posée) :

  • Moins de technologie, mais mieux adaptée.

  • Moins de données, mais plus fiables et utiles.

  • Plus de temps passé à former et à écouter, moins de temps à coder des formulaires.

La meilleure application du monde ne remplacera jamais la relation de confiance entre un enquêteur et un chef de village. La technologie doit être un outil au service de cette relation, pas un écran qui l’étouffe.

Et vous, professionnels du développement, quels sont vos défis et vos réussites avec le numérique sur le terrain ? Partagez votre expérience en commentaire ou contactez-nous pour échanger sur vos projets.

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